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Nouvelle

Une réflexion sur la réconciliation et le leadership transformationnel

30 septembre 2026
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Une des tentes construites sur le site de Papinachois par des membres de la communauté pour accueillir et animer les ateliers du 29 mai 2026.
Une des tentes construites sur le site de Papinachois par des membres de la communauté pour accueillir et animer les ateliers du 29 mai 2026.

À l’occasion de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, la Chaire en leadership dans le secteur public de l’ENAP vous invite à découvrir une réflexion de Sébastien Keiff, enseignant-chercheur à l’ENAP et analyste au sein de la Chaire, et Jackie Gilbert-Beaudoin, consultante, formatrice et coach certifiée, présidente de JGB Évolution Inc., étudiante à la maîtrise à l’ENAP et participante à l’École d’été en mai 2026.

Cette contribution est issue d’un projet consacré à Papinachois, réalisé dans le cadre d’une première École d’été en leadership transformationnel, dirigée par Andrew Webb, professeur agrégé à l’ENAP et titulaire de la Chaire. L’École d’été invitait les participantes et les participants à travailler sur des enjeux réels de transformation organisationnelle et territoriale.

À travers leurs regards croisés, ce texte propose un retour sur cette expérience et sur les questions qu’elle soulève quant à la façon d’aborder un territoire, de tenir compte des réalités et des contextes autochtones, d’écouter les personnes qui le connaissent et de penser collectivement à son avenir.

Papinachois 
Écouter un territoire avant d’en imaginer l’avenir

Ce texte est signé par Sébastien Keiff et Jackie Gilbert-Beaudoin

À Papinachois, près de Pessamit, une journée de récits et d’échanges consacrée à la relance d’un site patrimonial à vocation écotouristique nous a ramenés à une question qui semble tellement simple… en apparence : « Que faut-il entendre d’un lieu avant de décider de son avenir? »

Le 29 mai 2026, une trentaine de personnes se sont rassemblées à Papinachois, sur la Côte-Nord, à proximité de la communauté de Pessamit. Le site, sans activité touristique depuis plus de vingt ans, fait aujourd’hui l’objet d’une réflexion sur sa relance.

La journée a commencé par une marche. Avant de parler d’aménagement ou de développement touristique, les participants ont parcouru les lieux. Les échanges se sont ensuite poursuivis sous un shaputuan, grande tente traditionnelle à deux portes.

L’eau est revenue presque immédiatement dans les récits. Elle fait partie du paysage de Papinachois, mais aussi de nombreux souvenirs associés au site. On a parlé des baignades dans les chutes, du canot, de la pêche, du camping. Puis des repas partagés, des rassemblements, des rencontres avec les aînés, des moments passés en famille. Des bains de minuit aussi.

Certains se souvenaient de l’auberge et du restaurant qui avaient accueilli des visiteuses et des visiteurs à partir de la fin des années 1990. D’autres parlaient surtout de liberté, de ressourcement ou du simple plaisir de se retrouver là.

Peu à peu, le projet touristique a cessé d’occuper seul la réflexion. Papinachois n’avait pas attendu sa relance pour continuer d’être fréquenté, raconté et transmis. Le projet prenait place dans un lieu déjà vécu.

La démarche avait été préparée, avec des personnes engagées dans la communauté, par Jackie Gilbert-Beaudoin, Guillaume Thivierge, Elyse Lalonde et Karen Poupart, quatre étudiantes et étudiants de l’ENAP. Jackie, qui a fait partie de l’équipe étudiante et qui agit depuis plusieurs années comme consultante dans le cadre du projet, apporte à ce texte son expérience du terrain et sa connaissance de la démarche. Sébastien enseignait le cours dans lequel le travail s’inscrivait. Nous revenons donc sur cette expérience depuis deux positions différentes et complémentaires.

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Un des ateliers participatifs de la journée, animé par Guillaume Thivierge et Elyse Lalonde sur le site de Papinachois.
Un des ateliers participatifs de la journée, animé par Guillaume Thivierge et Elyse Lalonde sur le site de Papinachois.

Notre intention n’est ni de parler au nom des participantes et des participants ni de faire de cette journée un modèle à reproduire. Elle nous donne plutôt l’occasion de revenir sur ce qui se passe lorsque nous entrons dans un territoire avec une méthode, des questions et déjà une certaine idée de ce que nous cherchons.

Un lieu déjà vécu

Les récits du 29 mai ont fait apparaître une histoire de Papinachois qui déborde largement celle de ses infrastructures touristiques. L’auberge, le restaurant et les activités développées autour du site occupent une place dans les souvenirs. Mais ils en côtoient beaucoup d’autres. Des familles ont continué de s’y retrouver pour camper, nager, partager des repas ou participer à des rassemblements. La fermeture des installations n’a pas interrompu les relations avec le lieu.

Les études techniques, financières ou commerciales ont évidemment leur place dans un projet de relance. Elles permettent d’évaluer des bâtiments, des coûts, des contraintes ou des clientèles possibles. Elles renseignent beaucoup moins sur ce que signifie avoir appris à camper sur ces rives, s’y être baigné en famille ou y avoir noué des relations qui comptent encore des années plus tard.

Les récits donnaient accès à cette dimension du territoire. Ils permettaient de mieux comprendre ce que certaines personnes souhaitaient préserver, retrouver ou transmettre. Ils arrivaient aussi avec leur propre interprétation du lieu, avec le sens que les personnes présentes lui donnaient et avec leur manière d’en imaginer l’avenir. 

Cette connaissance ne remplace pas l’expertise technique. Elle ajoute quelque chose que celle-ci ne peut pas produire seule.

Commencer par ce qui a compté

La première question ne demandait pas aux participantes et participants quelles infrastructures il faudrait construire. Elle les invitait à raconter un moment où Papinachois leur avait semblé particulièrement vivant, fort ou rassembleur. Qui était là? Que se passait-il? Pourquoi ce moment comptait-il encore aujourd’hui?

Cette manière de commencer s’inspirait de l’enquête appréciative, développée à partir des travaux de David Cooperrider et Suresh Srivastva, puis notamment de Diana Whitney. L’approche part des expériences auxquelles les personnes accordent de la valeur pour comprendre ce qui les a rendues possibles et ce que l’on souhaiterait voir durer ou retrouver.

Sur le terrain, ce vocabulaire méthodologique avait peu d’importance. Il était question plus simplement d’un atelier participatif permettant d’imaginer ensemble la suite du projet. Ce choix orientait néanmoins la conversation. 

Certaines participantes et certains participants souhaitaient parler de frustrations, d’obstacles administratifs ou de tensions politiques. Ces sujets trouvaient moins facilement leur place dans des questions centrées sur les expériences appréciées, les forces et les aspirations. Cela ne rend pas la méthode mauvaise. Cela rappelle qu’une méthode fait toujours mieux apparaître certaines choses que d’autres.

Un seul atelier ne peut épuiser la mémoire d’un lieu ni toute la diversité des expériences qui y sont attachées.

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Atelier sous le shaputuan animé par Jackie Gilbert-Beaudoin. Les échanges ont permis de faire émerger les souvenirs, les usages et les aspirations associés à Papinachois.
Atelier sous le shaputuan animé par Jackie Gilbert-Beaudoin. Les échanges ont permis de faire émerger les souvenirs, les usages et les aspirations associés à Papinachois.

Ce que les récits changeaient

À mesure que les histoires circulaient, certaines dimensions revenaient. Les baignades, les camps, les repas et les rassemblements parlaient du plaisir d’être ensemble. Les évocations des personnes aînées et des souvenirs familiaux faisaient apparaître des relations entre les générations qui dépassaient largement la question touristique. 

La transmission a progressivement pris de la place. La langue innue, les connaissances du territoire, les savoir-faire, les récits et le rôle des personnes aînées ont été évoqués à plusieurs reprises. Les jeunes apparaissaient comme celles et ceux avec qui ces connaissances pourraient continuer à vivre. Les idées formulées donnaient une forme concrète à cette aspiration. Des camps saisonniers, des ateliers d’artisanat, des activités autour des plantes médicinales, des contes, des moments d’apprentissage partagé. Le ressourcement revenait lui aussi. La rivière, les sentiers, les chutes, le temps passé dehors et les rencontres communautaires dessinaient plusieurs manières d’habiter le même lieu.

Papinachois pouvait être un espace où l’on se retrouve, où l’on apprend, où l’on transmet et où l’on se ressource. Il pouvait aussi accueillir des visiteurs. Le développement touristique demeurait une composante du projet. Il cessait simplement d’en être la seule manière de penser l’avenir.

Participer n’est pas décider

Une trentaine de personnes ont participé à l’atelier. Elles ne représentaient pas, à elles seules, l’ensemble de la communauté de Pessamit. La mobilisation avait été menée en quelques semaines par la radio locale, les réseaux sociaux et différents relais communautaires. Les jeunes générations étaient peu nombreuses alors qu’elles occupaient une place importante dans plusieurs aspirations exprimées au cours de la journée.

Les personnes présentes parlaient également depuis des positions différentes. Certaines étaient là comme membres de la communauté. D’autres travaillaient au sein d’organismes locaux ou participaient directement à la relance du site. Plusieurs occupaient plusieurs de ces positions.

Les manières de contribuer avaient été diversifiées. Certains prenaient la parole dans le cercle. D’autres écrivaient ou dessinaient sur des supports collectifs disposés sous le shaputuan. Une grande feuille placée en retrait permettait de laisser une contribution plus discrètement. Des capsules vidéo ont également été réalisées. Cette diversité permettait plusieurs façons d’entrer dans la discussion. Elle ne réglait pas pour autant la question de ce qui arriverait ensuite aux contributions.

Sherry Arnstein, sociologue américaine, distinguait déjà la possibilité de participer de la capacité d’influencer réellement les décisions. Son travail appartient à un contexte très différent de celui de Pessamit, mais cette distinction reste utile.

L’atelier du 29 mai n’était pas une instance de décision. Les propositions entendues devaient ensuite rencontrer d’autres voix, des considérations administratives et financières, les responsabilités des instances concernées et les choix liés au développement du projet.

Participer et décider ne sont donc pas la même chose.

La suite permettra de voir comment les récits et les aspirations recueillis entreront réellement dans les arbitrages.

Trouver sa place

L’atelier a également soulevé une question plus discrète, celle de la place de celles et ceux qui animaient et accompagnaient la démarche.

L’équipe étudiante avait préparé les questions, le déroulement et les supports. Elle apportait une méthode et une structure d’animation. Les membres de la communauté engagés dans la journée connaissaient quant à eux le milieu, les personnes, l’histoire du projet et certaines sensibilités territoriales depuis une tout autre position.

Cette différence s’est traduite très concrètement dans ce que le rapport a nommé une « animation en relais ». À certains moments, une personne de la communauté prenait naturellement le relais parce qu’elle comprenait mieux une réaction, une histoire ou la façon dont une question venait d’être reçue. La conduite de l’échange pouvait passer d’une personne à une autre selon ce qui se jouait dans la discussion.

Il ne s’agissait pas simplement de partager les tâches.

Les connaissances techniques, institutionnelles, relationnelles et mémorielles n’étaient pas réunies chez les mêmes personnes. Le travail consistait aussi à reconnaître qui était le mieux placé pour intervenir à un moment donné. Cette manière d’agir fait écho à une notion innue mobilisée dans le travail autour du projet : katekuimatat. Telle qu’elle nous a été transmise dans ce contexte, elle renvoie à celui qui écoute, parcourt le territoire et cherche le consensus avant de prendre une décision.

Ce rapprochement ne fournit pas une définition générale du leadership innu. Il permet néanmoins de regarder autrement ce qui s’est passé pendant la journée. Diriger ou accompagner un projet ne signifie pas nécessairement occuper constamment le centre de la conversation.

Le leadership pouvait ici circuler entre différentes personnes selon les connaissances, les relations et les responsabilités mobilisées.

Ce qu’une histoire devient après avoir été racontée

Après la journée, les récits ont changé de forme. Ils avaient d’abord été racontés à propos d’une baignade, d’une famille, d’un camp ou d’un rassemblement. Puis il a fallu les noter, les rapprocher, les analyser et rédiger un rapport.

Une baignade devient alors un élément d’une réflexion plus générale sur le rapport au territoire. Plusieurs histoires sont rapprochées sous le thème de la transmission intergénérationnelle. Une expérience singulière commence à servir une réflexion collective. Ce travail est nécessaire. Il transforme aussi ce qui a été confié. Une histoire n’est pas une donnée neutre ou anonyme. Elle reste attachée à une personne, à des relations et parfois à des lieux ou à des savoirs sensibles.

Dans Research Is Ceremony, Shawn Wilson propose l’idée de responsabilité relationnelle. La production de connaissances reste liée aux relations qui l’ont rendue possible, jusque dans la manière d’interpréter et de présenter ce qui a été recueilli.

Dans le travail réalisé à Papinachois, cette responsabilité concernait également ce qui pouvait être partagé. Le rapport insiste sur le contrôle communautaire de la circulation de certains savoirs, récits ou informations liés à des lieux sensibles. Une question demeure alors derrière le travail d’analyse et d’écriture : Que devons-nous à une histoire après l’avoir entendue?

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Visuel officiel de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation le 30 septembre
Visuel officiel de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation le 30 septembre. © Gouvernement du Canada

Pourquoi en parler le 30 septembre?

Nous revenons sur cette expérience à l’occasion de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. Le 30 septembre commémore l’histoire et les séquelles des pensionnats et rend hommage aux survivantes et aux survivants, à leurs familles et aux communautés.

La journée vécue à Papinachois appartient évidemment à une tout autre échelle. Elle n’est ni une illustration de cette histoire ni une leçon sur la réconciliation. Elle nous donne plutôt l’occasion de regarder notre propre manière de travailler lorsque nous entrons dans un territoire que d’autres connaissent depuis longtemps.

Nous pouvons connaître les grandes lignes de l’histoire des peuples autochtones, les politiques qui leur ont été imposées et les conséquences documentées de ces politiques. Cette connaissance ne signifie pas que nous sachions ce que cette histoire représente, ici, pour celles et ceux qui l’ont vécue, qui en portent la mémoire ou qui entretiennent avec le territoire une relation que nous ne partageons pas.

Croire connaître une histoire de l’extérieur n’est pas la même chose que connaître le sens qu’elle possède pour celles et ceux qui la portent. Cette différence compte lorsque nous arrivons avec une méthode, un mandat, des habitudes professionnelles et notre propre façon de nommer les problèmes.

À Papinachois, certains récits ne correspondaient pas immédiatement au langage des besoins, des contraintes ou des scénarios de développement. Il fallait d’abord les entendre pour ce qu’ils racontaient du lieu. L’action publique devra ensuite faire son travail. Il faudra des choix, des ressources, des arbitrages et des décisions. Mais quelque chose peut avoir changé entre-temps.

Les récits entendus le 29 mai ne disent pas ce que Papinachois devra devenir. Ils ont élargi ce qu’il faudra regarder pour réfléchir à son avenir. 

Peut-être est-ce aussi l’une des dimensions les plus exigeantes de l’écoute. Accepter qu’avant de contribuer à une réponse, ce que l’on entend puisse d’abord déplacer la question.

Et lorsque des personnes ont accepté de raconter ce qui compte pour elles, la relation ne s’arrête pas avec la consultation. Elle se poursuit dans la manière dont leurs récits seront compris, transmis et reliés à ce qui viendra ensuite.

Une reconnaissance récente pour Tourisme Pessamit

Quelques jours avant la publication de ce texte, Tourisme Pessamit a remporté le Prix excellence tourisme 2026 dans la catégorie Gestion des ressources humaines - Pratique innovante, lors du gala tenu le 22 septembre à Laval. L’organisation a également reçu le prix Coup de cœur du public ainsi que la Bourse Québecor, d’une valeur de 60 000 CAD.

Le projet de relance du site écotouristique de Papinachois avait déjà obtenu le Coup de cœur du public lors de la présentation des travaux, en juin 2026, dans le cadre de l’École d’été en leadership transformationnel.

Ces reconnaissances soulignent la portée de cette initiative et le travail collectif qui l’a rendue possible. Et quelque chose nous dit que nous n’avons pas fini d’entendre parler de Papinachois!

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Le camion du Conseil des Innus de Pessamit et les tentes aménagées sur le site de Papinachois.
Le camion du Conseil des Innus de Pessamit et les tentes aménagées sur le site de Papinachois.

Article cosigné dans Le Devoir

Sébastien Keiff et Jackie Gilbert-Beaudoin ont également cosigné un article publié aujourd'hui dans Le Devoir, intitulé Papinachois : lorsque le récit déplace la question.

Références

  • Arnstein, S. R. (1969). A ladder of citizen participation. Journal of the American Institute of Planners, 35(4), 216–224. https://doi.org/10.1080/01944366908977225.
  • Cooperrider, D. L., & Srivastva, S. (1987). Appreciative inquiry in organizational life. Research in Organizational Change and Development, 1, 129–169.
  • Cooperrider, D. L., & Whitney, D. (2005). Appreciative Inquiry: A Positive Revolution in Change. Berrett-Koehler.
  • Gouvernement du Canada. (s. d.). Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. Patrimoine canadien.
  • Lalonde, É., Thivierge, G., Gilbert-Beaudoin, J., & Poupart, K. (2026). Papinachois comme projet de co-construction communautaire : une démarche d’enquête appréciative pour renforcer les conditions de leadership collectif en contexte autochtone. Rapport non publié, École nationale d’administration publique.
  • Nametau innu. (s. d.). Shaputuan : tente conique à deux portes.
  • Wilson, S. (2008). Research Is Ceremony: Indigenous Research Methods. Fernwood Publishing. 

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